Le journal de Delphine · Anglais
« Je parie que t’es française »

C’est le commentaire reçu hier sous un short sur YouTube où je parlais anglais sur un tout autre sujet que l’enseignement. Franchement, ça m’a piquée. Parce qu’en réalité, on me fait assez rarement ce genre de commentaires. Généralement, on n’arrive pas à me donner une nationalité. Mon accent n’est pas assez frenchy, mais il y a parfois un truc, une intonation inhabituelle. On peut percevoir qu’une personne n’est pas native sans forcément savoir d’où elle vient. Et encore, c’est à nuancer.
Si vous êtes en immersion constante et que vous êtes attentif et appliqué, à l’image d’un chanteur qui travaille sa chanson, vous pourrez « sonner » comme un natif. Néanmoins, si au contraire, vous êtes au contact de l’anglais international ou du EU English, cet anglais que parlent entre eux des Européens de langues maternelles différentes, votre manière de parler peut aussi en porter la trace. Il s’agit d’un phénomène inconscient qui est d’ailleurs étudié en psycholinguistique : la convergence phonétique. Notre manière de parler évolue au contact de nos interlocuteurs. Je le constate personnellement : lorsque je passe beaucoup de temps à échanger avec des Américains, mon accent, mon rythme et mon intonation se rapprochent naturellement des leurs. Lorsque je suis davantage entourée de francophones, mon anglais peut sonner différemment.
Une illustration plus locale de ce phénomène : observez un Alsacien en famille et un Alsacien au travail. Son accent français n’est souvent pas le même, hein ! D’ailleurs, on me dit rarement que je suis alsacienne. L’accent n’est pas perceptible, mais en famille… c’est autre chose !
Trêve de plaisanterie ! S’langt jetzt ! Ça suffit ! That’s enough !
Cela signifie qu’un accent n’est pas une empreinte figée. C’est aussi une réalité vivante. Personnellement, au début de mon cheminement avec l’anglais, j’avais une obsession pour l’accent. Il fallait à tout prix éviter qu’on sache que j’étais française. Cette perspective avait été renforcée lors d’un cours à Sciences Po sur les hauts fonctionnaires européens : on nous y expliquait qu’ils mettaient un point d’honneur à ne pas laisser leur accent trahir leurs origines. Il s’agissait d’atteindre la neutralité linguistique. À noter, en début de parcours, certains professeurs relevaient toujours un accent plus américain que britannique. J’avais quinze ans sans interaction avec des Américains, si ce n’est une série américaine que je regardais quasi quotidiennement. Plus tard, quand j’ai préparé le CAPES, on m’a dit, il faut choisir : l’accent américain fut la voie/x naturelle. Je n’explique pas à ce jour cette inclinaison. J’y reviendrai une autre fois.
Aujourd’hui, ma posture est plus nuancée. Évidemment, je vais tout faire pour aider les personnes que j’accompagne à se détacher du French accent un peu caricatural. Cela commence par prendre conscience de sa propre prononciation, de sa propre musique. Je conseille souvent de s’enregistrer quand on parle et de s’écouter. Encore une fois, le monde de la musique m’a appris cela. Un chanteur doit s’enregistrer pour corriger les fausses notes, la diction, la respiration, les grimaces, etc. Bref, l’anglais me semble moins exigeant. Je ne travaille pas sur les grimaces ! Toutefois, on pourrait parler de fausses notes également, car si vous placez l’accent au mauvais endroit, vous risquez tout bonnement de ne pas être compris !
Pour autant, je ne mets plus autant de pression sur l’accent. Cela déclenche un état d’angoisse qui coupe tout. Les émotions nous contrôlent. La personne se bloque et est dans l’impossibilité de communiquer. La quête de la perfection rend silencieux. Et j’ai longtemps été silencieuse. Un bon accent ne garantit pas une bonne communication.
Aujourd’hui, je dirais que je travaille sur l’acceptation de l’étape où en est la personne. Quand les réflexes et les automatismes sont bien installés, on peut commencer à perfectionner l’accent. Cela dit, j’inclus un travail sur la prononciation dès le départ. Je conseille toujours d’écouter un mot quand on l’apprend. C’est un peu comme faire ses gammes : on entraîne son oreille et on cherche la justesse dès le départ.
Une dernière chose : vivre dans un pays en immersion constante ne garantit pas un accent similaire à celui d’un natif. Il y a longtemps, une grand-tante américaine nous avait rendu visite. C’est une Alsacienne qui a épousé un Américain. Une dame fort sympathique qui gardait un charmant accent français après plus de cinquante années passées aux États-Unis. Elle n’a jamais eu aucun souci pour se faire comprendre aux USA. D’ailleurs, dans mon expérience, les natifs sont souvent bien plus bienveillants que nous ne le craignons. J’ai parfois le sentiment que le jugement et la critique sont plus présents entre Français. Le pire, c’est que nous finissons par intérioriser ce regard et par nous critiquer nous-mêmes avant même d’avoir ouvert la bouche !
J’en conclus que nous ne sommes pas tous égaux face à cette facette d’une langue. Certains absorbent et reproduisent des sons très facilement. D’autres ont besoin d’un travail plus approfondi et plus conscient. Cela me rappelle l’oreille musicale : nous n’avons pas tous les mêmes facilités, ni le même chemin pour progresser.
Long story short, si je devais répondre au commentaire cité au début de cet article, j’écrirais : « Non, alsacienne, ce n’est pas pareil ! »